Reconsidérer la monnaie pour éviter la crise passera par la réforme des institutions européennes

Publié le par Enoch

« La crise »
Une invitation à reconsidérer la monnaie

Sur fond d'embrassades et d'autosatisfaction affichées par les participants, le récent G20 a soulevé
un enthousiasme médiatique important, et une remontée brutale de toutes les Bourses du monde.

Malheureusement, mon avis est que nos élites mondiales sont non seulement passées à côté, mais
qu'elles sont en train de verser de l'essence sur l'incendie. L'attitude générale démontre qu'elles n'ont
en rien compris que nous avons à faire à une crise systémique et non conjoncturelle; qu'il ne s'agit
pas de mettre un peu d'huile dans ce moteur cassé pour qu'il reparte; or c'est ce qu'elles font par
simple refus d'accepter que l'ère du capitalisme financiarisé est mort.

Sans doute quelques coups de canif dans l'orthodoxie libérale ont été donnés. Sans doute affiche-ton
une volonté de moraliser et de réguler un peu tout cela. Mais ce n'est que poudre aux yeux
démagogique pour calmer les esprits du citoyen apeuré. Ce qui est en train de se passer est à mon
sens une insulte à l'intelligence du cœur, à la justice sociale et à la décence. Ne nous chante-t-on pas
sur tous les tons depuis des années que l'on ne peut pas financer les services publiques à la hauteur
de ce qui serait nécessaire? Ne reste-t-on pas incapables de trouver les quelques dizaines de
milliards qui, selon l'ONU permettraient aux pays pauvres d'avoir accès à l'eau potable, à la
nourriture, à l'éducation, à la santé ? Et là, d'un coup de baguette magique, on fait depuis 4 mois
gicler des milliers de milliards de dollars dans le monde, partie sous forme de liquidités immédiates,
et partie sous forme de garantie pour assurer les risques à venir. Cela ne vous plait sans doute pas
plus qu'à moi, mais que peut-on faire d'autre ? Si les banques meurent, ne risque-t-on pas de mourir
avec ? Cette résignation à l'impuissance révèle en réalité quelque chose d'inacceptable,
malheureusement tenu loin des lumières de la rampe : seules les banques ont le pouvoir d'actionner
le « robinet à fric »! Le monde, jamais invité au partage quand les profits abondent est là pris en
otage sous le prétexte que les choses seraient bien pires encore s'il n'y avait plus personne pour
actionner le robinet. Désolé cher citoyen, on n'a pas le choix, il va falloir prélever sur le revenu de
ton travail pour permettre au joueur de casino de se refaire une santé!

La mise au grand jour de la déficience sans précédent du système financier international aurait dû
être l'occasion de se libérer de la folie et de l'iniquité de ce système. Comment ? En enlevant des
mains du privé un privilège dont il a abusé et qui de toute façon ne lui revient pas légitimement.

Comme nous le rappelle Maurice Allais (Prix Nobel d'économie): ''"pendant des siècles, l'Ancien
Régime avait préservé jalousement le droit de l'État de battre monnaie et le privilège exclusif d'en
garder le bénéfice; la république démocratique a abandonné pour une grande part ce droit et ce
privilège à des intérêts privés. Ce n'est pas le moindre paradoxe de notre époque "''.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Du pouvoir de création monétaire. Je dis bien « création » car
beaucoup d'entre nous croient encore que la monnaie « existe » dans la mesure où ce qui circule
serait garanti par de l'or. Mais depuis 1971, date à laquelle les États- Unis, seul pays dont la monnaie
était encore appuyée sur l'or, ont abandonné sa convertibilité, les monnaies sont totalement
« démétalisées ». Ainsi, depuis cette date, ayant perdu toute matérialité, elles « n'existent plus » à
moins d'être créées. A part la monnaie fiduciaire (pièces et billets) qui ne représente qu'une petite
partie de la masse monétaire (7% de l'agrégat M1 constitué du numéraire et des dépôts à vue) la
monnaie n'existe que sous forme « d'écritures comptables ».

D'où vient cette monnaie scripturale ?

Il faut au départ une demande : vous, moi, entreprises, collectivités...
Il faut ensuite une offre pour répondre à cette demande : aujourd'hui, c'est le système bancaire privé
qui reçoit les demandes et la monnaie est créée par le banquier lorsqu'il accepte le crédit et qu'il
inscrit sur le compte du demandeur la somme correspondante. Mais où prend-il cet argent ? De
nulle part : c'est ce que l'on appelle la création monétaire par monétisation d'actifs non monétaires.

Cela veut dire que le banquier (à l'inverse d'un établissement financier qui doit drainer au préalable
une épargne disponible) n'a pas à se soucier de savoir où chercher l'argent. Il le crée tout
simplement par inscription simultanée à l'actif et au passif de son bilan de la somme prêtée. Une
fois mis sur le compte de l'emprunteur, il circule dans la société au gré des échanges économiques,
il est épargné par certains, puis il retourne à néant, au fur et à mesure des remboursements des prêts
(destruction monétaire). Il faut donc se représenter les choses en terme de flux. Pour visualiser cela,
imaginez un bassin dont le niveau de l'eau contenue (la masse monétaire circulant dans la société)
dépend du rapport entre le débit de l'alimentation coulant par le robinet (l'ensemble des crédits
consentis) et celui s'écoulant par la bonde (l'ensemble des crédits remboursés). Or que se passe-t-il
aujourd'hui ? Le système bancaire n'assure plus sa fonction et ne « remplit » plus le bassin à hauteur
suffisante pour les besoins de l'économie en dépit des sommes colossales versées pour le sauver.

Mais au delà de la déficience du système, posons nous une autre question. Qu'est ce que la
monnaie ? Une richesse ? Si demain vous mourez de soif dans le désert avec un chèque de 100.000
euros dans la poche, où réside la richesse ? Dans ce chèque ou dans l'eau que vous tendra un
bédouin de passage... La richesse, c'est ce que nous offre (gratuitement) notre planète Terre,
valorisée par l'activité humaine. L'argent n'est que le symbole de cette richesse permettant de
l'évaluer et de l'échanger. Ainsi, puisque les peuples sont créateurs de la vraie valeur, ne sont-ils pas
légitimement en droit de gouverner les signes qui la représentent ? N'est-ce donc pas à un organisme
public, représentant les intérêts de la communauté entière, de tenir le robinet ?

Voyez bien la différence :

Si c'est le secteur privé qui crée la monnaie: elle est créée de manière sélective, sur des critères de
rentabilité et de solvabilité au service prioritaire des actionnaires du système, sans se soucier du
bien commun. La crise actuelle nous le démontre jusqu'à l'écœurement.

Mais surtout, l'intérêt bancaire perçu au prétexte de la création monétaire est, ne l'oublions pas :
- Cause première de l'inflation, par ailleurs dénoncée comme fléau n°1
- Cause première de la course à la croissance si dommageable à l'environnement
- Cause première de l'appauvrissement des nations par la dette publique
- Cause première du transfert permanent de la monnaie des plus pauvres vers les plus riches

Alors que, si c'est le secteur public qui crée la monnaie: elle pourrait être émise sur des critères
d'intérêt collectif, sans nécessité absolue d'être assortie ni d'une échéance, ni d'un intérêt...
C'est pourquoi, au lieu d'utiliser la richesse publique pour ranimer un moribond nuisible, richesse
qui va cruellement manquer et se traduire par de nouvelles restrictions budgétaires dont souffriront
les plus démunis, il fallait en profiter pour remettre la finance à sa place, celle d'outil au service d'un
mieux être pour tous. Comme le suggèrent Allais en France, Robertson en Angleterre, Kennedy en
Allemagne, et bien d'autres économistes hélas peu écoutés, que toute la monnaie, sous quelque
forme que ce soit, soit émise exclusivement par une Banque centrale indépendante du pouvoir
exécutif et dont la mission serait définie par le parlement et contrôlée par lui.
Cela suffirait-il ? Certes non. Cet article ne peut entrer dans la description des mécanismes
d'application qui peuvent d'ailleurs être très variés. Ce n'est que le préambule à la restauration de la
démocratie, car je le dis tout net, nous ne sommes plus en démocratie puisque la Nation, privée des
cordons de la bourse est soumise à la volonté de celui qui les tient! Reste bien sûr à savoir comment
le « public » utilisera ce pouvoir. Car la vague néolibérale a conditionné les esprits et conduit nos
élites politiques à épouser le principe fondateur du capitalisme qui considère que le bien commun
n'est que la somme des égoïsmes satisfaits. Il est donc évident qu'au delà du retour légitime du
pouvoir d'émission monétaire au public, une clarification entre intérêt particulier et intérêt commun
s'impose pour que l'argent puisse être émis sur des critères de bien commun et non de rentabilité.

Philippe Derudder.
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Publié dans politique

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